Veneno

Porté par une langue et des personnages anguleux, Veneno d’Ariel Bermani dépeint la réalité sociale d’une Argentine peu connue sous nos latitudes. Avec un luxe de détails, parfois sordides, parfois doux, sur un ton pince-sans-rire et souvent désabusé, l’auteur nous fait découvrir trente ans de l’histoire argentine au jour le jour : pas de grands discours politiques, juste l’impact concret du passage à travers la dictature et l’économie de marché débridée sur les vies de celles et ceux qui doivent multiplier les petits boulots pour boucler le mois.

Représentant d’une nouvelle vague argentine née avec le millénaire, Ariel Bermani est révélé au grand public par le prix Emecé décerné à Veneno en 2006. Écrivain et poète né dans la banlieue de Buenos Aires en 1967, il porte un regard à la fois implacable et tendre sur la réalité sociale et politique de son pays. Entre romans et nouvelles, chroniques et poésie, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages. Veneno est son premier livre traduit en français.

Auteur et traducteur, Pierre Fankhauser est né à Lausanne. De retour en Suisse après sept ans à Buenos Aires consacrés à l’écriture et à la traduction, il publie en 2014 son premier roman, Sirius, aux éditions BSN Press. Il anime des rencontres littéraires pour l’association Tulalu!?

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Veneno sur le site de BSN Press

Durant mes sept ans passés à Buenos Aires, j’ai eu la chance de rencontrer des écrivains formidables et de traduire deux romans: Veneno d’Ariel Bermani et Un jour parfait de Rodolfo Rabanal. La première traduction est sortie chez BSN Press au printemps 2016 alors que la seconde, qui a retenu l’attention de plusieurs éditeurs en Suisse et en France, n’a pas encore été publiée.

Veneno

Quique, tout le monde l’appelle Veneno parce qu’il empoisonne systématiquement tout ce qu’il approche. À force de faire des gamins à droite à gauche, «quatre ou cinq de reconnus et puis à peu près vingt de pas», ce grand romantique égoïste et frustré se met à picoler et à chercher la baston pour donner un peu de piment aux journées qu’il passe à taquiner la gratte et à taper sur Susana, la mère de ses petits derniers. Ce sale type idéaliste, avec ses ratages, ses salades et son oeil de travers, finit pourtant par forcer chez le lecteur quelque chose qui ressemble à de l’empathie.

L’histoire de Quique fait des allers et retours entre le centre de Buenos Aires et Burzaco, la banlieue où il est né, entre son adolescence et le 18 novembre 2003, jour de ses quarante ans qui est aussi celui de l’enterrement sa mère alcoolique. C’est là qu’il rencontre par hasard Stella qui le ramasse à la petite cuillère après un énième passage à tabac, Stella avec laquelle il n’a échangé qu’un seul baiser,  le 3 mars 1988, le jour où il s’est marié avec Patricia, enceinte jusqu’aux oreilles de leur enfant handicapé. Déjà grisonnante, Stella est attendrie par ce pauvre type qui réapparait de temps en temps dans sa vie, à chaque fois un peu plus cabossé: elle décide d’embarquer Quique avec elle chez son ex-mari qui l’attend pour un dîner de réconciliation. Elle hésite entre ces deux hommes, entre ce plombier qui fait tout ce qu’il peut pour la récupérer après l’avoir abandonnée avec ses trois enfants et ce beau parleur imprévisible dont elle est devenue l’ange gardien par la force des choses.

Installé à Buenos Aires depuis fin 2006, j’ai tout de suite aimé la langue et les personnages anguleux, le ton pince-sans-rire et souvent désabusé du roman d’Ariel. J’ai en particulier apprécié que ce récit soit mis en perspective, dans sa partie centrale, par un contrepoint d’instantanés abrupts où Veneno s’adresse directement au narrateur et lui déballe, d’année en année et de bière en bière, ses tonnes d’enthousiasme ou d’impuissance. Ariel m’a accompagné à chacune des étapes de ma traduction et m’a aidé à mieux comprendre les tenants et aboutissants de sa lecture latérale de quarante ans d’histoire argentine, à entrer dans les détails du parler porteño et à donner plus de finesse à mon rendu de la réalité à la fois exotique et banale de ce Buenos Aires que j’ai appris à connaître en grande partie grâce à lui.

Ariel Bermani

Veneno, un roman d’Ariel Bermani publié en 2006 chez Emecé (prix Emecé 2006). Né en 1967 dans la banlieue de Buenos Aires,  Ariel vient de publier chez Conejos son quatrième roman, Ciertas Chicas, après El Amor es la más barata de las religiones, chez HUM, et Leer y escribir, chez Interzona.

Un Jour parfait

Un jour, au fond d’une décharge où elle est venue chercher du matériel pour ses sculptures, Cecilia sent quelque chose prendre corps dans son dos et se retrouve face à face avec une sorte de géant vêtu d’un imperméable sale, un être sans âge au visage mort dont les yeux mobiles sont perdus sous les larges bords de son chapeau. L’homme ne dit qu’un seul mot, Mantua, c’est du moins ce que Cecilia croit comprendre, et c’est le nom qu’elle va donner à celui qu’elle choisit de suivre où qu’il aille, bien décidée à tout laisser derrière elle, sa vie de couple, sa vie d’artiste, ses certitudes.

Commence alors une interminable marche à travers la pampa, le long de kilomètres de plages la plupart du temps désertes, une marche épuisante d’un bout à l’autre de l’été qui va conduire les deux amants improbables, de station-service en petit bungalow envahi par le sable et le sel, jusqu’aux franges incertaines de la ville. Cecilia et Mantua évoluent dans un espace fait de soleil et de vide où le désir finit inexorablement par mettre à mal toutes les tentatives de détachement, où la mer, si elle permet des satori brefs et lumineux, s’occupe avant tout d’effacer toute trace de vie.

Cette road story s’ouvre sur le récit de Cecilia, retrouvée hagarde et sale par l’homme qu’elle a quitté quelques mois plus tôt pour suivre Mantua, maître taciturne dont elle n’a cessé de scruter tous les gestes et tous les regards. Elle dit ses efforts pour décrypter, les rares fois où le géant ouvrait la bouche, les mots de toutes ces langues qu’il mélangeait sans avoir l’air d’en maîtriser aucune. Cecilia raconte cette relation de dépendance qui s’est petit à petit inversée avec celui qu’elle avait choisi de servir aveuglément et qu’elle a fini par quitter tout en continuant à recevoir ses offrandes – des bijoux et de l’argent volés aux vacanciers trop confiants – au fond d’un terrain vague.

La deuxième partie d’Un jour parfait, après l’interlude qui retrace la rencontre initiale dans la décharge, donne la parole à Mantua. Dans un contrepoint décalé, cet exilé sans papiers, sans origines et sans identité donne sa version de cette histoire d’amour qui s’est installée contre son gré dans cette vie qu’il pensait terminer dans le renoncement. Mantua fouille sa mémoire non seulement pour comprendre comment il a pu se laisser déborder par ses sens, mais aussi pour se réchauffer aux images éclatantes gravées en lui par cette rencontre qui sera certainement la dernière. Depuis cet endroit imprécis dont en comprend peu à peu qu’il s’agit d’une cellule improvisée, il finit par évoquer ses petits vols presque sans violence, son passage à tabac et son enlèvement dans le fourgon d’une épicerie selon des méthodes qui ne sont pas sans rappeler celles employées sous la dictature argentine.

Rodolfo Rabanal

Né à Buenos Aires en 1940, Rodolfo Rabanal a travaillé comme journaliste dans différents médias argentins et étrangers, comme traducteur de l’UNESCO à Paris, comme sous-secrétaire à la culture sous le gouvernement d’Alfonsín et comme professeur de littérature invité à l’Université de Buenos Aires. Publié simultanément à Barcelone et à Buenos Aires pour la première fois en 1978, Un jour parfait a été reçu tant en Argentine qu’en Espagne avec un grand succès de vente – plus de 30’000 exemplaires vendus – et de critique. Ce roman a été réédité chez Seix Barral en 2007.